« Je suis un partenaire de longue date de CGLU Afrique » (Bachir Kanouté)

« Je suis un partenaire de longue date de CGLU Afrique » (Bachir Kanouté)

Bachir Kanouté, Coordonnateur exécutif de ENDA ECOPOP a, presque depuis le début, honorablement respecté le rendez-vous, tous les trois ans, d’Africités, organisé par Cités et Gouvernements Locaux Unis d’Afrique (CGLU). Sa présence est remarquable à travers les sessions qu’il, anime – il en a animé trois durant cette édition : sur « le budget participatif comme étant un des mécanismes pour promouvoir la gouvernance et la durabilité des villes intermédiaires » ; « le Prix d’excellence sur le leadership local (PELL) » et  la « Mobilisation des taxes locales via les innovations technologiques ». Sur toutes questions, Espacedev a essayé de tirer les verres du nez au patron de Enda Ecopop. Entretien.

 

Espacedev : Qu’est ce qui a justifié votre présence au sommet d’Africités, neuvième du genre ?

Bachir Kanouté : Il faut dire que je suis partenaire de longue date de Cités et Gouvernements Locaux Unis d’Afrique (CGLU). Je suis présent durant les sommets qui se tiennent tous les trois ans et ce, depuis le début, d’une part parce qu’on a une complicité intellectuelle par rapport aux thématiques sur lesquels nous travaillons, mais d’autre part parce que je suis souvent opérateur de sessions. Pour cette présente édition par exemple, je suis venu parce qu’on a trois sessions que nous sommes en train d’animer, le premier on l’a tenu mardi 17 sur les questions de budget participatif comme étant un des mécanismes pour promouvoir la gouvernance et la durabilité des villes intermédiaires, le mercredi 18 on m’avait invité sur un panel de la FAO sur la gouvernance de la sécurité alimentaire et une autre session nous a rassemblé le jeudi 19 pour échanger sur le Prix d’excellence sur le leadership local (PELL) que nous avons lancé au Sénégal et nous sommes en train de réfléchir avec l’Union africaine et CGLU sur la perspective africaine à donner à ce prix. Le Vendredi 20 j’ai eu un troisième et dernier panel que j’ai organisé sur la « Mobilisation des taxes locales via les innovations technologiques ». Donc, cela a fait trois grandes activités que nous avons organisées sans compter le partenariat qu’on a avec CGLU pour la plateforme de formation à distance que nous avons mise en place sur les questions de gouvernance participative.

 

Quels liens peut-on imaginer entre taxes locales et innovations technologiques ?

Le lien c’est de dire qu’en Afrique, nous avons constaté que la mobilisation des ressources locales constitue une grosse difficulté. On dit souvent que les villes africaines sont pauvres, il n’y a pas de ressources, mais en réalité ce n’est pas vrai. Il y a énormément de ressources, énormément de potentiel, mais le gros problème est que ces ressources ne sont pas souvent bien identifiées et si elles le sont, elles ne sont pas souvent bien mobilisées.

Donc nous, en partant de ce constat, nous avons travaillé avec une équipe de jeunes informaticiens africains pour mettre en place une innovation technologique basée sur le téléphone portable pour mobiliser les taxes locales.

C’est une innovation puisse que depuis qu’on la mise en place, les communes qui l’ont essayé dans le cadre du programme USAID/GOLD que nous menons dans une bonne soixantaine de collectivités, le niveau de mobilisation a des fois été multiplié par dix (10). Ce qui est assez intéressant pour les collectivités territoriales qui se plaignent toutes du fait qu’elles n’ont pas de ressources. Les transferts de l’État vers les collectivités sont encore très faibles parce que situant entre 5 et 5,5% du budget national alors que la demande sociale est très forte pour les maires, surtout pour les nouveaux qui viennent de s’installer. Donc c’est une innovation technologique qui a donné de bons résultats que nous allons vulgariser et partager comme nous l’a demandé d’ailleurs CGLU, pour que d’autres communes, d’autres pays puissent s’en inspirer.

 

Qu’en est-il des élus sénégalais, pensez-vous qu’ils se sont appropriés cette innovation ?

Alors, je dois le dire, la demande est très forte, même dans le programme USAID/Gold qui a appuyé l’initiative déjà dans trois collectivités, ensuite la mise en place dans une bonne soixantaine de collectivités. Mais comme c‘est une innovation, nous avons une approche prudente d’expérimentation, d’évaluation qui nous permet de s’assurer que ce qui est mis en place est bon pour aller de l’avant. Je prends des villes comme Tambacounda, des grandes villes qui, aujourd’hui, tapent à la porte pour demander un soutien en rapport avec cette innovation, mais comme je l’ai dit tantôt, notre approche très est prudente parce que nous travaillons avec le ministère des Finances, notamment la Direction de la Comptabilité publique et du Trésor, avec lequel on a un protocole qui nous permet d’expérimenter et de tirer les enseignements avant de mettre à l’échelle.

 

Quand on parle de villes intermédiaires, on pense effectivement à l’économie populaire, quel lien existe entre ces deux concepts selon vous ?

Le concept d’économie populaire a un peu évoluer. Maintenant, on parle de plus en plus d’économie sociale et solidaire qui permet de voir toute la créativité qu’il y a dans le territoire. Quand on parle d’économie, les études nous ont malheureusement montré que nous ne percevons que 1/8 ème de l’économie du territoire. C’est la partie formelle de cette économie qu’on voit. Par opposition à ce qu’on appelle économie informelle qui est cette partie non visible. Et toute la partie économie sociale n’est pas souvent bien perçue.

Par exemple, vous trouvez une grand-mère ou une tante au sein de la famille, pour que les femmes puissent aller au travail, la garde des enfants est laissée à cette personne, alors que son rôle économique n’est pas souvent bien valorisé. On serait en Europe ou quelque part en Occident, c’est la crèche qui vient en premier à l’esprit pour s’occuper de cette tâche de garde des enfants qui, maintenant, a un coût. Et pourtant, c’est le même travail que la grand-mère ou la tante fait au quotidien sans rémunération. C’est pour cela qu’on s’est dit qu’il faut aujourd’hui changer de lunettes pour percevoir l’économie dans sa globalité et que l’Afrique qui est aujourd’hui classée comme étant un continent où rien ne se passe, que cette Afrique-là puisse valoriser tout son potentiel économique.

 

Mais qu’est qu’il faut faire pour valoriser cette économie sociale et solidaire ?

Ce qu’il faut faire, c’est d’une part, avoir un bon panorama de tout ce qui se passe. De deux, travailler avec les universitaires et autres chercheurs pour que ces lunettes puissent être changées. Aujourd’hui, quand on parle  des instruments formels de mesure de l’économie, il est clair qu’une bonne partie de cette économie n’est pas prise en compte. Donc c’est présentement tout le travail que nous sommes en train de faire avec les institutions universitaires. Il y a le prochain forum qui va se tenir à Dakar qui sera un temps fort pour avoir une bonne visibilité sur tout cela, mais aussi regarder les outils et instruments à mettre en place pour aller de l’avant.

 

M. Kanouté vous avez parlé d’une session à Africités sur le budget participatif, quels liens peut-on avoir entre cette question et la thème de ce sommet ?

Quand on parle de la durabilité surtout des villes intermédiaires, la question qui se pose tout de suite est qui sont les acteurs et comment ils conjuguent avec les institutions. Quand on observe ce qui se passe en Afrique, ce qui est le plus marquant, c’est la méfiance et la défiance des citoyens vis-à-vis des institutions. Le citoyen ne se reconnait pas dans cette institution. Tout se passe au moment des élections. Il y a des maires qui sont élus, qui peuvent gérer la collectivité, mais entre deux élections qu’est-ce se passe ? Une période beaucoup plus longue, c’est-à-dire cinq ans.

Si nous voulons éviter les systèmes de crise qu’on voit dans plusieurs pays, c’est important que ces acteurs qui sont issus de la démocratie représentative, notamment les élus, puissent travailler avec d’autres formes de légitimités qu’il y a sur le territoire et que ces acteurs puissent travailler ensemble. C’est toute la pertinence de l’approche du budget participatif qui permet à l’institution locale de dire : qu’est ce que j’ai comme ressources ? Et comment ces ressources peuvent aller vers la prise en charge des besoins essentiels définis cette fois par  les communautés. Pas uniquement par les élus.

L’approche du budget participative a été mise en œuvre dans plusieurs pays au début des années 2000 avec des expériences qui donne d’excellents résultats sur le terrain. Je vais citer quelques communes qui, après deux années de mise en œuvre du budget participatif, parviennent à multiplier le budget par deux et parfois même par quatre. Ça permet de pacifier l’espace public. Elle permet aussi de crédibiliser le travail des commissions des municipalités qui doivent s’approprier les besoins des populations pour les traduire en politiques locales.

À  l’échelle de l’Afrique puis que nous assurons le point focal de l’Observatoire de la démocratie participative, nous suivons dans une trentaine de pays en Afrique, ce qui que quelque 1167 collectivités territoriales qui sont en train de mettre en œuvre en Afrique, et nous avons un regard sur tout cela. Ce qui nous a permis d’organiser des panels avec les élus qui sont venus des cinq sous régions pour partager leur expériences. Cela nous montre que ces approches de gouvernance participative permettent de construire le socle du développement durable dans les collectivités territoriales.

 

En parlant de panel, un a été organisé par la FAO sur la promotion de la sécurité alimentaire en rapport avec les villes intermédiaire ; si on essaie de localiser cette thématique à l’échelle du Sénégal, qu’est-est que cela pourrait donner ?

Pour cette thématique, il est vrai que quand on parle d’alimentation, souvent les gens ne perçoivent pas toute la complexité qui est derrière. Je vais donner un exemple, en 2008 quand la crise alimentaire mondiale a éclaté, j’étais en Haïti. À la fin de ma mission, une émeute s’est déclenchée et à failli me retenir là-bas pendant longtemps. Toutes les institutions ont été attaquées, même la Minusta n’a pas été épargnée parce que les gens disaient que de la nourriture a été gardée dans les lieux. Douze personnes y avaient trouvé la mort. Donc, quand la sécurité alimentaire n’est pas assurée, sa répercussion n’épargne aucun secteur de développement. Ce qui montre donc toute l’importance qu’on devrait lui accorder, puisqu’aujourd’hui, on est dans un contexte marqué par une crise multiforme, la crise en Ukraine avec ses répercussions sur l’alimentation, la désertification, l’exode des jeunes, l’abandon des terres agricoles, leur accaparement, un ensemble d’ingrédients qui, si on ne s’en occupe pas, peuvent constituer le socle d’une explosion dont on ne mesure pas les conséquences. Tout cela ramené à l’alimentation, nous laisse penser que si nous ne travaillons pas avec les collectivités territoriales, là où la pertinence de la chose va se prouver, pour qu’elles puissent mettre en place un système alimentaire durable en insistant sur l’approche de gouvernance multi acteurs qui permet de mettre en place un cadre de concertation pour que l’ensemble de ces acteurs puissent se parler et agir. Donc, c’est ce travail que nous sommes en train de faire dans le cadre d’un projet qu’on a avec la FAO, qui couvre la commune de Koungueul et de Bambilor où nous avons déjà engagé l’approche pour mettre en place ce qu’on appelle les comités locaux d’initiative pour la gouvernance alimentaire (CIGA), qui permet à l’ensemble de ces acteurs de dire quel est cet agenda minimum qu’on peut avoir et qui puisse nous permettre de s’en sortir. Mais ce comité a aussi un autre rôle qui est celui du plaidoyer pour changer les politiques publiques. Puisque quand on parle de sécurité alimentaire, notamment à l’échelle territoriale, la question est de dire ce qui se passe sur le territoire comment ça va être articulé avec les politiques sectorielles. L’enjeu pour nous c’est de dire qu’on va le tenter dans deux communes que je viens de citer, mais la perspective c’est comment élargir cela et passer à l’échelle dans le pays, la sous-région et dans le continent.

Mandiaye THIOBANE

(Envoyé spécial à Kisumu)